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La cour Napoléon, comme l’ensemble du Grand Louvre offre un aspect tellement familier qu’il nous apparaît particulièrement homogène. Pourtant, pris dans ses détails, il se révèle particulièrement disparate et trahit la longue maturation de ce monument qui, de 1190 à 1993 n’a cessé de connaître de multiples remaniements.
Elle est délimitée par un ensemble de bâtiments, pour la plupart érigés au XIXe siècle, dont les deux ailes abritent l’arc de triomphe du Carrousel élevé à la gloire de la Grande Armée en 1808 (œuvre des architectes Charles Percier et Pierre Fontaine), auquel fait face, ou pratiquement, une copie du Marcus Curtius du Bernin (1598-1680), primitivement conçue par le sculpteur italien pour être une statue équestre de Louis XIV.
Commandée par Colbert pour Louis XIV et commencée en 1662, la statue du Bernin est livrée par les héritiers du sculpteur en 1685, cinq ans après la mort de Bernin. Elle ne plait pas au roi qui ne se reconnaît pas dans ce cavalier baroque et triomphant représentant un Louis XIV, qui, tel un nouvel Hercule, gravit la « montagne de vertu ». A 47 ans, il est atteint de goutte et d’autres infirmités et de plus, ses goûts en matière artistique ont changé. Le commanditaire, et le créateur étant morts (Colbert meurt en  1683, note 1), personne ne défend l’œuvre qui est transformée en 1687 par François Girardon qui change les traits du monarque et le métamorphose en héros romain. La statue prend la direction de la pièce d’eau des Suisses où elle a toujours sa place. Le style baroque, en cette fin de siècle, n’est plus d’actualité à Versailles et Louis XIV passe alors commande, dès 1685, d’une série de statues équestres qui renouent avec l’image traditionnelle du cheval marchant au pas et non plus en position de levade. Cet exploit équestre symbolisait l’habileté du monarque à gouverner, telle que Le Titien pour Charles Quint et Velasquez pour Philippe IV l’ont illustrée et qui devint un canon admis par la propagande officielle dans l’Europe monarchique des XVIIe et XVIIIe siècles. La métamorphose opérée sur le portrait du roi et l’emplacement reculé dont il a hérité expliquent que les révolutionnaires aient épargné cette œuvre du Bernin.
Enfin la pyramide œuvre résolument moderne, fait référence au patrimoine égyptien conservé au Louvre. Les proportions de la pyramide dessinée par l’architecte Pei et construite entre 1983 et 1989, sont identiques à celles de la pyramide de Gizeh.

Avant l’édification de la pyramide pour le projet du Grand Louvre, la cour Napoléon présentait l’aspect un peu délabré d’un parking réservé aux fonctionnaires du ministère des finances, logé dans l’aile Richelieu.
Pourquoi, le projet de Pei a-t-il suscité tant de polémiques ? Tant sur le plan du fond, on ne touche pas au Louvre (c’est un monument historique et en tant que tel, il ne doit pas être modifié), que sur le plan de la forme, (la pyramide est un projet ayant soulevé toute une polémique esthétique).
Ceci nous amène à nous poser la question fondamental suivante : qu’est-ce qu’un monument historique ? Y répondre permettra de dégager une réflexion sereine sur les enjeux esthétiques et historiques d’une telle réalisation. Cette question servira de point de départ à notre discours, articulé en trois points : le Louvre, un monument historique, une résidence royale, un musée.


LE LOUVRE, MONUMENT HISTORIQUE

Qu’est-ce qu’un monument historique ?

Le petit Robert nous livre en la définition suivante : édifice remarquable par son intérêt archéologique, historique ou esthétique.
On ne saurait se contenter de cette définition puisque celle-ci induit inévitablement la notion de choix de critères spécifiques grâce auxquels on peut reconnaître à tel ou tel monument un quelconque de ces intérêts. Ces critères ont en effet mené au classement des monuments dans une liste non exhaustive qui peut être revue dans un sens ou dans l’autre à n’importe quel moment.

Le classement des monuments découle de l’intérêt que porte un premier XIXe siècle à un patrimoine malmené par la Révolution française.

Quelques rappels :
Arcisse de Caumont fonde en 1834 la Société française d’archéologie. Guizot, qui a fondé en 1833, la Société d’histoire de France, crée en 1834 un poste d’inspecteur général des Monuments historiques qui a pour charge la sauvegarde et la mise en valeur de « l’admirable enchaînement de nos antiquités nationales ». Prosper Mérimée occupe ce poste dès sa création en 1834. Et si Mérimée a largement contribué à la constitution de notre patrimoine littéraire avec Carmen et Colomba, il reste au moins autant l’artisan de nos actuelles préoccupations patrimoniales (note 2) .
Un peu plus tard, Louis-Philippe fonde à Versailles le Musée de l’histoire de France, inauguré avec pompe le samedi 10 juin 1837. Cette fondation révèle que l’histoire n’est pas seulement l’affaire des historiens mais aussi un enjeu politique, permettant de reconstruire la nation autour d’étapes clés de son passé en y insérant l’épisode révolutionnaire, que le XIXe siècle va s’efforcer de « digérer », comme une étape parmi d’autres et non comme une solution de continuité irréversible et traumatisante.

Connaître la genèse de la sauvegarde du patrimoine n’explique en rien la démarche culturelle et historique qui mène au choix de tel monument plutôt que de tel autre. Ce choix des œuvres et des monuments pour la constitution d’un patrimoine culturel et historique trouve sa source dans l’émergence de l’histoire de l’art.
Ce que nous évoquons comme une évidence – l’histoire de l’art – n’est pas un concept qui va de soi. L’histoire de l’art – à l’instar de l’histoire et de l’archéologie – est une discipline qui fait une entrée tardive à l’université. L’université que nous connaissons maintenant a connu une lente évolution depuis le Moyen-Âge qui organisait l’enseignement entre trivium (grammaire, rhétorique, dialectique) et quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie, musique). Rappelons aussi qu’avant la Renaissance, on ne reconnaît pas d’artistes mais uniquement des artisans.
On considère Vasari (1511-1574), lui-même peintre et architecte, comme le premier historien d’art avec l’élaboration des Vitae des peintres de l’école Florentine. Vasari, cependant, admet encore l’interruption entre la fin de l’empire romain et la fin du XIIIe siècle. La véritable histoire de l’art n’admettra plus ce vide dès lors qu’un Séroux d’Agincourt (1730-1814), rétablit la chaîne des âges et se trouve être le premier à reconsidérer les siècles dits obscurs. Néanmoins, l’importance de Vasari tient à sa reconnaissance de ce qu’Edouard Pommier  appelle le « caractère des temps » (note 3 ).
En effet, il y a deux façons de se référer au passé : soit on cherche des modèles, et en cela on répond à un discours normatif selon des critères de perfection, soit on cherche à baliser l’évolution. Ce discours, dit historique, prend en compte l’ensemble de la création artistique dans la mesure où l’en n’en considère pas son hypothétique valeur exemplaire mais sa valeur relative qui relève de la comparaison des œuvres entre elles et de l’explication des circonstances liées au « caractère des temps ».
De la prise en compte du caractère des temps naît la notion de monument historique, indépendamment de toute considération d’exemplarité.
De ce point de vue, et au-delà de tout discours esthétisant, le Louvre et à fortiori la pyramide conçue par Pei est un monument historique à qui l’on doit reconnaître une totale légitimité dans le discours architectural que décline le Grand Louvre. Celle-ci s’inscrit dans la perspective qui depuis le pavillon de l’horloge traverse l’ouest de Paris jusqu’à la Grande Arche de la Défense dans un ensemble qui du XIIe au XXe siècle fait de la capitale française un bel exemple de continuité culturelle.


LE LOUVRE RESIDENCE ROYALE

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Lorsqu’en 1190, Philippe Auguste part pour la 3e croisade (celle qui associe de 1188 à 1192 le roi de France, Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre et Frédéric Barberousse, l’empereur germanique et qui se termine par l’emprisonnement de Richard pendant que son frère Jean sans Terre usurpe le trône anglais), il fait entourer Paris d’une muraille sur la rive droite tout d’abord et fait construire (1200) une grosse tour, le donjon du Louvre, bâtie au centre d’un carré de murailles renforcé de tours. La principale mission de la forteresse est la surveillance de l’aval de la Seine, voie traditionnelle des razzias et des invasions depuis les Vikings, d’autant plus que depuis le traité de Saint-Clerc sur Epte en 911, qui avait donné aux Normands un territoire aux portes de Paris, les Anglais sont par le biais d’une féodalité complexe et agitée, un voisin dont la monarchie française doit se méfier. Cette forteresse, outre qu’elle sert de prison et d’arsenal, abrite le trésor royal et symbolise le pouvoir. Elle renforce le dispositif défensif élaboré depuis le pont de Charles le Chauve en 861 qui veut préserver la prospérité des greniers parisiens en amont du fleuve. Rappelons que les assauts des Vikings à la fin du IXe siècle ne vinrent pas à bout du pont (qui ne s’effondrera qu’un 1296 sous l’assaut répété des crues). C’est grâce aux travaux de restauration de la Cour Carrée que l’on connaît les fondations du Louvre de Philippe Auguste.Il n’est pas question alors de faire du Louvre une résidence, c’est un verrou supplémentaire pour défendre Paris.
Charles V, le premier, transforme la forteresse défensive construite par Philippe Auguste, en résidence royale. Les travaux sont réalisés par Raymond du Temple.
En 1527, François Ier s’y installe, fait abattre le donjon dès 1528. En 1546, il demande à Pierre LESCOT (qui a réalisé le jubé de Saint Germain l’Auxerrois) de bâtir de nouveaux bâtiments dans le nouveau style de la Renaissance et le nouvel édifice naît au fond de notre actuelle cour Napoléon. On peut considérer les travaux entrepris par François Ier comme l’acte de naissance du palais actuel. Jean Goujon, complice de Lescot, est chargé de la décoration de la façade et de l’aménagement de la grande salle du rez-de-chaussée (salle des Cariatides).

Henri II et Charles IX continuent l’œuvre de François Ier. Henri II, en particulier, désireux d’éblouir Charles Quint, entame une réhabilitation du palais et confirme le choix de Pierre Lescot comme maître d’oeuvre. Quant à Charles IX, il commence les travaux du rez-de-chaussée de la Petite Galerie, point de départ de liaison entre le Louvre et les Tuileries (construites selon les vœux de Catherine de Médicis mal à l’aise au Louvre et conçues par Philibert Delorme, rival de Lescot, puis par Jean Bullant de 1564 à 1572).
Henri IV va porter un élan décisif à la construction du Louvre : le « Grand dessein » prévoit de relier les deux palais, Louvre et Tuileries, par une longue galerie en bord de Seine. La Galerie du bord de l’eau, élevée par Louis Métezeau et Androuet du Cerceau voit le jour entre 1595 et 1610. Le monarque y promena ses chiens et on raconte qu’il fit organiser une chasse au renard qu’il offrit en spectacle au dauphin, le futur Louis XIII.
Les rois de France jusqu’à Louis XIII vont tous séjourner plus ou moins durablement au Louvre (Louis XIV est le premier monarque à « s’enfermer » à Versailles) et y porter leur contribution. Le palais est en perpétuels travaux et reconstructions, chaque monarque y apporte sa marque, et toute la symbolique qui se déploie sur les murs extérieurs décline un registre qui donne au pouvoir royal sa symbolique propre. En effet, au pouvoir religieux les symboles issus des livres saints, Bible et Nouveau Testament, au pouvoir civil les symboles issus de la mythologie, redécouverts à la Renaissance :

L’humanisme n’a pas inventé le discours allégorique. Il ne fait que remplacer un langage (religieux) par un autre (mythologique et antiquisant). Ce faisant, il dote l’aristocratie et le pouvoir de l’outil de ségrégation culturel qui lui manquait. Les clercs avaient le leur. L’humanisme procède à la laïcisation du discours allégorique . (note 4 )

En 1624, Louis XIII confie à Jacques Lemercier la construction de l’aile droite et du pavillon de l’Horloge (les cariatides sont sculptées par Jacques Sarazin puis Gilles Guérin).
Lorsque Colbert veut faire du Louvre la demeure digne du monarque absolu qu’est le roi de France, Louis XIV se voit fasciné dans un premier temps par un projet baroque né des mains du plus grand architecte italien du moment. Il repousse néanmoins les trois projets du Bernin pour donner à Claude Perrault l’occasion de faire de l’entrée du palais le manifeste architectural de l’art français. Les travaux qui ferment la Cour Carrée débutent en 1667. Louis XIV choisit néanmoins Versailles pour y installer la cour.
Il faut attendre la Révolution et les journées d’octobre 1789 pour voir revenir la famille royale à Paris. Celle-ci s’installe aux Tuileries certainement plus confortables que le vieux Louvre et qui verront les Bourbons de la Restauration s’y installer (Louis XVIII est le dernier de nos rois à y mourir en 1824) ainsi que Louis-Philippe pendant la monarchie de Juillet. Napoléon III est le dernier souverain français à avoir séjourner dans le palais.


LE LOUVRE, DE LA BIBLIOTHEQUE ROYALE AU GRAND LOUVRE : HISTOIRE D’UN MUSEE

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Le musée, à l’instar de l’histoire de l’art est un concept qui va de soi à l’heure actuelle. Or c’est le résultat d’une lente maturation qui prend sa source dans l’Italie de la Renaissance qui en crée le concept moderne et connu de tous. L’organisation des collections italiennes servira d’exemple à l’Europe entière dont les grandes familles princières, sont les mécènes, avec l’Eglise, des grandes œuvres et des grands artistes.
Les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles voient donc se former les grandes collections princières : celle des papes à Rome, des Médicis à Florence, des Habsbourg à Vienne et Madrid, des Wittelsbach à Munich, des Hohenzollern à Berlin, des Bourbons Parme à Naples, des Romanoff à Saint Petersbourg, des Valois puis des Bourbons à Paris. On prend donc l’habitude d’exposer sculptures et peintures dans les galeries des résidences et les collections de petits objets d’art et de curiosités dans des studiolos, des cabinets ou des Kunst und wunder Kamer. Peu à peu va émerger la nécessité de classer ces objets par école ou par chronologie et, tout au long du XVIIIe puis du XIXe siècle, cela fera l’objet d’une lente transformation.
Les premiers musées à voir le jour et qui ne sont plus des collections particulières, sont : l’Ashmolean museum d’Oxford (1677), le musée de Naples (1738), le British museum (1753), la Galerie du Belvédère à Vienne (1778), la Galerie des Offices à Florence (1789).
Le musée, tel qu’il se conçoit désormais, est la concrétisation d’une vision de l’art à une époque donnée, répondant en cela au fameux « caractère des temps » de Vasari. Le musée rend visible l’histoire de l’art. Il doit néanmoins faire le lien entre la discipline et l’Institution et c’est en cela que sa vocation pédagogique prend toute sa valeur.

Pour ce qui concerne la France, et le Louvre plus particulièrement, la maturation est plus lente. Une exposition des collections royales se tient au palais du Luxembourg de 1750 à 1785 avec succès. Le marquis de Marigny, directeur des Bâtiments et son successeur le comte d’Angivillier élaborent le projet de faire du Louvre un musée permanent. Cette idée prend certainement sa source dans cette vocation de pérennisation d’un patrimoine avant même que le XIXe siècle en définisse le concept.
Déjà, Philippe Auguste y avait enfermé le trésor royal, Charles V, en même temps qu’il avait fait du Louvre une résidence royale, y avait introduit des œuvres d’art et installé sa bibliothèque.
Le Louvre, à plus d’un titre sera toujours le lieu d’expression et de protection de l’art. Par les lettres patentes de décembre 1608, Henri IV organise les ateliers du Louvre, ateliers de tapisserie installés dans la partie occidentale de la Grande Galerie. Des artistes et artisans sont ensuite sollicités par Colbert pour redonner à la France la primauté des arts face à l’Italie et aux Pays-Bas. Il est vrai que l’on assiste dès la fin du XVIIe siècle à un basculement d’une part du mécénat papal, jusque là prépondérant, vers un mécénat royal qui utilise l’art à des fins de propagande et d’autre part à une montée en influence de Paris qui devient capitale des arts et usurpe la place qu’avait jusque là tenu Rome. A cette fin, les ateliers du Louvre reçoivent de nouvelles lettres patentes le 5 mars 1671.
Louis XIV ayant choisi Versailles comme résidence (il n’aimait ni Paris, ni les parisiens, ayant en mémoire les souvenirs vivaces de deux Frondes qui avaient mis exsangues les finances de l’état et amoindri l’autorité royale face aux prérogatives de la noblesse que Louis XIV « enferme » à Versailles et enchaîne dans une étiquette complexe qui la maintient sous sa contrôle), le Louvre ne subsiste que grâce à ses ateliers, l’imprimerie royale et l’Académie royale de sculpture et de peinture pendant que les plans et reliefs sont entreposés dans la grande galerie durant la période 1697-1776.
En 1776, Hubert Robert, chargé des collections royales, fait des propositions d’aménagement de la Grande galerie pour présenter les collections au public.
Le projet se transforme en loi le 6 mai 1791 et le 10 août 1793 a lieu l’inauguration du nouveau musée, créé d’abord pour les artistes de l’époque qui seront les seuls, jusqu’en 1855, à pouvoir y entrer en semaine, le public n’étant admis que le dimanche. Le « Museum central des Arts » consacre donc en cette année 1793, sous la direction de Jacques Louis David, la vocation du monument.
L’idée c’est de rassembler à Paris les œuvres d’art confisquées à la noblesse et au clergé et de les exposer aux yeux du peuple pour son édification. En effet, le musée, s’il a une vocation de conservation des œuvres et du patrimoine (notion qui n’émerge réellement qu’au XIXe siècle), a une vocation pédagogique qui lui donne sa particularité et son intérêt.
Sous l’Empire, le Musée Napoléon est dirigé par Vivant Denon qui prendra le poste de directeur général. Vivant Denon a participé à l’expédition d’Egypte et publie en 1802 un récit scientifique du voyage. Sa nomination à la tête du Museum rebaptisé, voit une systématisation de l’Institution et une professionnalisation du concept. En effet jusqu’en 1802, le Museum avait été dirigé par une commission composée en grande partie d’artistes. C’était une institution gérée par des artistes pour des artistes. Même si cette notion ne disparaît pas complètement avec la nomination de Denon à la tête du musée Napoléon, se concrétise l’idée que les artistes, trop influencés par leur propre création et souvent médiocres historiens, ne peuvent être des directeurs efficaces. Effectivement, Denon est un homme dont les connaissances et les capacités d’organisation ont fait leur preuve lors de l’expédition d’Egypte.
La gestion de Denon devait répondre à deux exigences : la conservation des œuvres, la représentation de l’Etat. La protection des œuvres fut la principale préoccupation du directeur dont la gestion fut couronnée de succès : travaux d’architecture d’envergure, extension des collections (grâce aux conquêtes napoléoniennes, comme la défaite de la Prusse en 1806 qui fait enrichir considérablement les collections du musée, au voyage que fait Denon en Italie en 1811 et qui se révèle d’une importance capitale pour l’histoire du musée), classification et traitement scientifique pour une politique muséale qui tend à rendre visible une histoire de l’art désormais discipline à part entière. Denon poursuit un but historique et scientifique (publication de catalogues, placement des œuvres dans une logique historique alors que le Museum avait privilégié l’accrochage par écoles), mettant de côté tout critère esthétique.
L’essor du musée Napoléon est concomitant avec la publication de l’ouvrage de Séroux d’Agincourt, Histoire de l’art par les monuments depuis sa décadence au IVe siècle jusqu’à son renouvellement au XVIe siècle, qui paraîtra entre 1810 et 1823. C’est dire que le développement du discours muséal est parallèle à l’émergence de la discipline de l’histoire de l’art et que les deux se nourrissent mutuellement.
Le musée du Louvre, avec la chute de l’Empire voit le démantèlement de ses collections. On entre alors dans une période qui sera de plus en plus marquée par le sentiment national. Le concept d’un sentiment communautaire européen, développé par le musée Napoléon, disparaît, après cet éparpillement des œuvres, derrière une nouvelle conception muséale nationaliste.

Catherine Lebouleux
note 1 - Seul élément baroque du Louvre actuel, la statue équestre du Bernin, cour Napoléon, se place tout naturellement dans la lignée d’une tradition, ancrée dans la civilisation monarchique des XVIIe et XVIIIe siècles. En effet, depuis qu’avait été installée en 1538 la statue équestre de Marc Aurèle au Capitole, dont Michel-Ange avait dessiné le piédestal, il était d’usage dans l’Europe monarchique, d’associer ce symbole fort du pouvoir au centre d’un décor conçu spécialement pour le recevoir. Place royale et statue équestre vont de pair sous l’ancien régime.
note 2 – Pour ceux qui s’intéresse aux questions patrimoniales, il faut consuter l’ouvrage collectif dirigé par Pierre NORA qui réunit les meilleurs spécialistes de ces questions, et parmi eux, Maurice Agulhon, Pascal Ory, Jacques et Mona Ozouf, Michel Vovelle, etc. Les Lieux de mémoire / sous la dir. de Pierre Nora. – Paris : Gallimard, 1984. – 3 tomes.
note 3 – Inspecteur général honoraire des musées de France.
note 4 – Extrait d’un article de Gérard Sabatier, « Versailles, un imaginaire politique ».
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  • « A la fleur de votre âge, Delacroix et vous, vous n’aviez pas comme moi l’empire pour vous dire : hors nous point de salut. Vous n’aviez pas de mandats d’amener contre votre personne, vos mères ne faisaient pas comme la mienne des souterrains dans la maison pour vous soustraire aux gens d’armes.
    Delacroix n’a jamais vu chez lui des soldats violant son domicile, effaçant ses tableaux avec un baquet d’essence, par ordre d’un ministre. On ne mettait pas ses œuvres à la porte de l’Exposition arbitrairement, on ne faisait pas avec ses tableaux des chapelles ridicules en dehors des salons de l’Exposition, les discours officiels de chaque année ne le désignaient pas à l’animadversion publique, il n’avait pas, comme moi, cette meute de chiens bâtards hurlant à ses trousses au service de leurs maîtres bâtards eux-mêmes. Les luttes étaient artistiques, c’étaient des questions de principes, vous n’étiez pas menacés de proscription.
    Les cochons ont voulu manger l’art démocratique au berceau ; malgré tout, l’art démocratique grandissant les mangera.
    Malgré l’oppression qui pèse sur notre génération, malgré mes amis exilés, traqués, même avec des chiens dans les forêts du Morvan, nous restons encore quatre ou cinq…Nous sommes assez forts malgré les renégats, malgré la France d’aujourd’hui et ses troupeaux en démence, nous sauverons l’art, l’esprit et l’honnêteté dans notre pays. »

    Gustave Courbet,
    Lettre (extrait) à Victor Hugo, 28 novembre 1864

    Le temps a donné raison à Gustave Courbet. Son art a triomphé.

    L’art démocratique…Où en est-il à l’heure où, au plus haut niveau de l’Etat, des mesures sont prises pour offrir la gratuité de l’accès à l’art aux jeunes ?
    Cette mesure vise à « enraciner des habitudes » chez les jeunes.
    Enraciner des habitudes… Diversifier les publics…

    Tous les audits, les enquêtes, les statistiques ont montré que les mesures de gratuité n’avaient souvent pour conséquence que de faire venir plus massivement un public déjà acquis.
    La gratuité ne suffit pas à attirer un public non encore convaincu. Il faut autre chose : ateliers, pratique, approche pédagogique, etc.
    En un mot : l’éducation.
    Apprendre à connaître, apprendre à comprendre. Apprendre à se faire une opinion sur en allant voir et pas aller voir parce que le gourou médiatique a décrété qu’il faut avoir vu ceci ou cela.

    L’avenir de l’art démocratique est à ce prix.

    Catherine Lebouleux
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  • On peut méditer sur ce court passage du journal de Louis et Edmond de Goncourt. On peut attester de l’avancée des progrès scientifiques, techniques et technologiques. Les pays du nord mangent mieux, se chauffent mieux, et notre réglementation tous les jours plus sécuritaire voudrait faire de nous des centenaires qui meurent en bonne santé. Mais la crise a le même visage, hier et aujourd’hui, ici et ailleurs (surtout ailleurs) : pas un progrès en largement plus d’un siècle. Pour le reste du monde…les plaies sont à vif. Les écarts se creusent. Aggravation notoire, l’humanisme régressent, la pensée, le savoir, confinés dans la bienséance sont réservés à des élites, la spiritualité, l’échange, le lien social, brisés par les cloisonnements multiples et le repli sur soi.

    Alors quand ?…

    Catherine Lebouleux
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    (1) Le siège de Sébastopol, épisode principal de la guerre de Crimée (1854), avait été plus que meurtrier. Il dura du 9 octobre 1854 au 8 septembre 1855. La chute de Sébastopol conduit à la défaite russe devant l’armée des alliés.

  • Vendredi 6 mars 2009, 14h-15h
    CAFE LYRIQUE
    “Grande et petites histoires de tutu
    RV : La Roulotte, 42 avenue Hoche, 78470 Saint Rémy lès Chevreuse Entrée libre, chapeau tournant  

    Vendredi 13 mars, 13h00
    samedi 14 mars, 16h00
    Tribulation et avatars du “ballet blanc” : “De la bacchanale de Robert le Diable à Mats Ek”
    RV : La Roulotte, 42 avenue Hoche, 78470 Saint Rémy lès Chevreuse
    Tarifs : non adhérent, 15 € / adhérent, 10 € / adhérent abonné (à partir de la 4e séance), 5 €

    Catherine Lebouleux propose
     Cath2

    Une lecture de Route de la Soie…”mars en Soie”  
    Un texte, des lieux…
    Dédicaces, présentations et lectures d’extraits Lecture intégrale gourmande et musicale Un voyage envoûtant, initiatique et sensuel sur une route barrée par des blessures mortelles : l’amour et la guerre.  

    Renseignements / réservations :
    oudjat.productions@orange.fr / 0972.97.47.04      
    RouteSoieChevreuse7mars2009 
    Samedi 7 mars, 20h30, extraits
    Bibliothèque Jean Racine
    Place charles de Gaulle, 78460 Chevreuse
    Entrée libre
    bibliotheque.chevreuse@wanadoo.fr   
    SalonDuLivre 
    Samedi 14 mars, 11h00, Salon du livre,
    Dédicace stand du Lions Club International (P11)

    Salon du Livre de Paris 13/18 mars 2009 – Porte de Versailles / Pavillon 1
       
    RouteSoieMeridon22Mars2009 
    Dimanche 22 mars, 18h00,
    lecture intégrale et gustative
    Château de Méridon, 78460 Chevreuse

    Tarif : 20 € – 15 € (adhérents calisto-235) – 5 € (étudiants, demandeurs d’emploi)
       
    RouteSoieCafart28Mars2009 
    Samedi 28 mars, 20h30,
    lecture intégrale en musique Caf’Art théâtre, 78470 Saint Rémy lès Chevreuse
    Tarif : 15 €
    http://www.meridon.comhttp://www.salondulivreparis.com

    Route de la Soie, récit
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    Editions Amalthée
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    A l’heure de la St Valentin, le mot “romantique” nous assaille de toute sa suavité rose et tendre. Il me semblait en dix-neuvièmiste qui se respecte devoir lever quelques ambiguités sur ce vocable qui en temps normalstigmatise tout un pan de notre culture occidentale comme le parangon d’un siècle dépassé et trépassé .

    Une fois de plus je ressors mon bon vieux Lagarde et Michard des familles et je cherche Chateaubriand, René, 1802 : Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d’une autre vie !” Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon coeur.
    GaspardFriedrich 
    Voilà, nous sommes au coeur du sujet : Chateaubriand montre dans ce texte mythique qu’est René la toute puissance de l’individu, l’expression de soi, prototype que vehiculera tout le romantisme.

    Mais peut-on parler d’un romantisme, unique universel ?
    Le mot déjà vient de plus loin.
    ” Formé à partir du français romant, l’adjectif anglais romantic existe depuis au moins 1650 et signifie “pittoresque”, en même temps qu’il renvoie aux vieux romans de chevalerie.” Nous explique Gérard Gengembre dans son ouvrage Le Romantisme en France et en Europe.
    Le romantisme, d’abord les romans de Walter Scott, et surtout surtout, la couleur locale !

    Et puis il y a Rousseau et ses Rêveries d’un promeneur solitaire où le pittoresque parle à l’âme.
    Stendhal s’essayera à une définition dans son Racine et Shakespeare de 1827, et Victor Hugo écrira la préface de Cromwell cette même année définissant pour vingt ans l’esthétique du drame romantique.
    Pendant ce temps Delacroix, toujours en 1827, présente La Mort de Sardanapale au Salon et devient le chef de file des …romantiques !

    Sensibilité, sentiment de la nature, nostalgie, mélancolie, mal de vivre, couleur locale tout cela forme le vieux fonds de cet immense courant qui remet en cause l’académisme à la française basé sur la raison avant que dans les années 1840, il ne s’allie à un autre mouvement qui prend corps : le socialisme et la cause du peuple.

    Pour terminer cet horizon rapide …et français car le romantisme est un mouvement qui embrasse tout le monde occidental avec des particularités locales, laissons la place à Baudelaire qui témoigne, en observateur incontournable des courants artistiques de son siècle :
    « Le romantisme n’est précisément ni dans le choix des sujets ni dans la vérité exacte, mais dans la manière de sentir. Ils l’ont cherché en dehors, et c’est en dedans qu’il était seulement possible de le trouver. Pour moi, le romantisme est l’expression la plus récente, la plus actuelle du beau. Il y a autant de beautés qu’il y a de manières habituelles de chercher le bonheur. La philosophie du progrès explique ceci clairement; ainsi, comme il y a eu autant d’idéaux qu’il y a eu pour les peuples de façons de comprendre la morale, l’amour, la religion, etc., le romantisme ne consistera pas dans une exécution parfaite, mais dans une conception analogue à la morale du siècle. C’est parce que quelques-uns l’ont placé dans la perfection du métier que nous avons eu le rococo du romantisme, le plus insupportable de tous sans contredit. Il faut donc, avant tout, connaître les aspects de la nature et les situations de l’homme, que les artistes du passé ont dédaignés ou n’ont pas connus. Qui dit romantisme dit art moderne, – c’est-à-dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l’infini, exprimées par tous les moyens que contiennent les arts. »
    Baudelaire, Salon de 1846 

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    LA MOUSTACHE

    Château de Solles, lundi 30 juillet 1883.

        Ma chère Lucie, rien de nouveau. Nous vivons dans le salon en regardant tomber la pluie. On ne peut guère sortir par ces temps affreux; alors nous jouons la comédie. Qu’elles sont bêtes, ô ma chérie, les pièces de salon du répertoire actuel. Tout y est forcé, grossier, lourd. Les plaisanteries portent à la façon des boulets de canon, en cassant tout. Pas d’esprit, pas de naturel, pas de bonne humeur, aucune élégance. Ces hommes de lettres, vraiment, ne savent rien du monde. Ils ignorent tout à fait comment on pense et comment on parle chez nous. Je leur permettrais parfaitement de mépriser nos usages, nos conventions et nos manières, mais je ne leur permets point de ne les pas connaître. Pour être fins ils font des jeux de mots qui seraient bons à dérider une caserne ; pour être gais ils nous servent de l’esprit qu’ils ont dû cueillir sur les hauteurs du boulevard extérieur, dans ces brasseries dites d’artistes où on répète, depuis cinquante ans, les mêmes paradoxes d’étudiants.
        Enfin nous jouons la comédie. Comme nous ne sommes que deux femmes, mon mari remplit les rôles de soubrette, et pour cela il s’est rasé. Tu ne te figures pas, ma chère Lucie, comme ça le change! Je ne le reconnais plus… ni le jour ni la nuit. S’il ne laissait pas repousser immédiatement sa moustache je crois que je lui deviendrais infidèle, tant il me déplaît ainsi.
        Vraiment, un homme sans moustache n’est plus un homme. Je n’aime pas beaucoup la barbe; elle donne presque toujours l’air négligé, mais la moustache, ô la moustache! est indispensable à une physionomie virile. Non, jamais tu ne pourrais imaginer comme cette petite brosse de poils sur la lèvre est utile à l’oeil et… aux… relations entre époux. Il m’est venu sur cette matière un tas de réflexions que je n’ose guère t’écrire. Je te les dirai volontiers… tout bas. Mais les mots sont si difficiles à trouver pour exprimer certaines choses, et certains d’entre eux, qu’on ne peut guère remplacer, ont sur le papier une si vilaine figure, que je ne peux les tracer. Et puis, le sujet est si difficile, si délicat, si scabreux qu’il faudrait une science infinie pour l’aborder sans danger.
        Enfin! tant pis si tu ne me comprends pas. Et puis, ma chère, tâche un peu de lire entre les lignes.
        Oui, quand mon mari m’est arrivé rasé, j’ai compris d’abord que je n’aurais jamais de faiblesse pour un cabotin, ni pour un prédicateur, fût-il le père Didon, le plus séduisant de tous! Puis quand je me suis trouvée, plus tard, seule avec lui (mon mari), ce fut bien pis. Oh! ma chère Lucie, ne te laisse jamais embrasser par un homme sans moustaches ; ses baisers n’ont aucun goût, aucun, aucun ! Cela n’a plus ce charme, ce moelleux et ce… poivre, oui, ce poivre du vrai baiser. La moustache en est le piment.
        Figure-toi qu’on t’applique sur la lèvre un parchemin sec… ou humide. Voilà la caresse de l’homme rasé. Elle n’en vaut plus la peine assurément.
        D’où vient donc la séduction de la moustache, me diras-tu ? Le sais-je ? D’abord elle chatouille d’une façon délicieuse. On la sent avant la bouche et elle vous fait passer dans tout le corps, jusqu’au bout des pieds un frisson charmant. C’est elle qui caresse, qui fait frémir et tressaillir la peau, qui donne aux nerfs cette vibration exquise qui fait pousser ce petit “Ah !” comme si on avait grand froid.
        Et sur le cou ! Oui, as-tu jamais senti une moustache sur ton cou ? Cela vous grise et vous crispe, vous descend dans le dos, vous court au bout des doigts. On se tord, on secoue ses épaules, on renverse la tête ; on voudrait fuir et rester ; c’est adorable et irritant ! Mais que c’est bon !
        Et puis encore… vraiment, je n’ose plus ? Un mari qui vous aime, mais là, tout à fait, sait trouver un tas de petits coins où cacher des baisers, des petits coins dont on ne s’aviserait guère toute seule. Eh bien, sans moustaches, ces baisers-là perdent aussi beaucoup de leur goût, sans compter qu’ils deviennent presque inconvenants ! Explique cela comme tu pourras. Quant à moi, voici la raison que j’en ai trouvée. Une lèvre sans moustaches est nue comme un corps sans vêtements ; et, il faut toujours des vêtements, très peu si tu veux, mais il en faut !
        Le créateur (je n’ose point écrire un autre mot en parlant de ces choses), le créateur a eu soin de voiler ainsi tous les abris de notre chair où devait se cacher l’amour. Une bouche rasée me paraît ressembler à un bois abattu autour de quelque fontaine où l’on allait boire et dormir.
        Cela me rappelle une phrase (d’un homme politique) qui me trotte depuis trois mois dans la cervelle. Mon mari, qui suit les journaux, m’a lu, un soir, un bien singulier discours de notre ministre de l’agriculture qui s’appelait alors M. Méline. A-t-il été remplacé par quelque autre ? Je l’ignore.
        Je n’écoutais pas, mais ce nom, Méline, m’a frappée. Il m’a rappelé, je ne sais trop pourquoi, les scènes de la vie de Bohème. J’ai cru qu’ il s’agissait d’une grisette. Voilà comment quelques bribes de ce morceau me sont entrées dans la tête. Donc M. Méline faisait aux habitants d’Amiens, je crois, cette déclaration dont je cherchais jusqu’ici le sens : “Il n’y a pas de patriotisme sans agriculture ! ” Eh bien, ce sens, je l’ai trouvé tout à l’heure ; et je te déclare à mon tour qu’il n’y a pas d’amour sans moustaches. Quand on le dit comme ça, ça semble drôle, n’est-ce pas ?
        Il n’y a point d’amour sans moustaches !
        “Il n’y a point de patriotisme sans agriculture”, affirmait M. Méline ; et il avait raison, ce ministre, je le pénètre à présent !
        A un tout autre point de vue, la moustache est essentielle. Elle détermine la physionomie. Elle vous donne l’air doux, tendre, violent, croquemitaine, bambocheur, entreprenant ! L’homme barbu, vraiment barbu, celui qui porte tout son poil (oh! le vilain mot) sur les joues n’a jamais de finesse dans le visage, les traits étant cachés. Et la forme de la mâchoire et du menton dit bien des choses, à qui sait voir.
        L’homme à moustaches garde son allure propre et sa finesse en même temps.
        Et que d’aspects variés elles ont, ces moustaches ! Tantôt elles sont retournées, frisées, coquettes. Celles-là semblent aimer les femmes avant tout !
        Tantôt elles sont pointues, aiguës comme des aiguilles, menaçantes. Celles-là préfèrent le vin, les chevaux et les batailles.
        Tantôt elles sont énormes, tombantes, effroyables. Ces grosses-là dissimulent généralement un caractère excellent, une bonté qui touche à la faiblesse et une douceur qui confine à la timidité.
        Et puis, ce que j’adore d’abord dans la moustache, c’est qu’elle est française, bien française. Elle nous vient de nos pères les Gaulois, et elle est demeurée le signe de notre caractère national enfin.
        Elle est hâbleuse, galante et brave. Elle se mouille gentiment au vin et sait rire avec élégance, tandis que les larges mâchoires barbues sont lourdes en tout ce qu’elles font.
        Tiens, je me rappelle une chose qui m’a fait pleurer toutes mes larmes, et qui m’a fait aussi, je m’en aperçois à présent, aimer les moustaches sur les lèvres des hommes.
        C’était pendant la guerre, chez papa. J’étais jeune fille, alors. Un jour on se battit près du château. J’avais entendu depuis le matin le canon et la fusillade, et le soir un colonel allemand entra chez nous et s’y installa. Puis il partit le lendemain. On vint prévenir père qu’il y avait beaucoup de morts dans les champs. Il les fit ramasser et apporter chez nous pour les enterrer ensemble. On les couchait, tout le long de la grande avenue de sapins, des deux côtés, à mesure qu’on les apportait; et comme ils commençaient à sentir mauvais, on leur jetait de la terre sur le corps en attendant qu’on eût creusé la grande fosse. De la sorte on n’apercevait plus que leurs têtes qui semblaient sortir du sol, jaunes comme lui, avec leurs yeux fermés.
        Je voulus les voir; mais quand j’aperçus ces deux grandes lignes de 6gures affreuses, je crus que j’allais me trouver mal ; puis je me mis à les examiner, une à une, cherchant à deviner ce qu’avaient été ces hommes.
        Les uniformes étaient ensevelis, cachés sous la terre, et pourtant tout à coup, oui ma chérie, tout à coup je reconnus les Français, à leur moustache !
        Quelques-uns s’étaient rasés le jour même du combat, comme s’ils eussent voulu être coquets jusqu’au dernier moment ! Leur barbe cependant avait un peu repoussé, car tu sais qu’elle pousse encore après la mort. D’autres semblaient l’avoir de huit jours; mais tous enfin portaient la moustache française, bien distincte, la fière moustache, qui semblait dire : “Ne me confonds pas avec mon voisin barbu, petite, je suis un frère.”
        Et j’ai pleuré, oh! j’ai pleuré bien plus que si je ne les avais pas reconnus ainsi, ces pauvres morts.
        J’ai eu tort de te conter cela. Me voici triste maintenant et incapable de bavarder plus longtemps.
        Allons, adieu, ma chère Lucie, je t’embrasse de tout mon coeur. Vive la moustache !

    JEANNE.

    Pour copie conforme : Guy de Maupassant.

    31 juillet 1883

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    LE SILENCE OLFACTIF

    janvier 23, 2009

    Parfum
    A l’ère des déodorants, désodorisants, assainissements, réglementations diverses sur la salubrité, dans un monde où le tout aseptisé modèle nos comportements, il est vertigineux de se plonger dans une histoire de l’odorat.

    Revoyant dernièrement le film de Tom Tykwer, tiré du roman de Patrick Süskind ” Le parfum histoire d’un meurtrier “, je me suis plongée dans la foulée dans la lecture du livre d’Alain Corbin ” Le miasme et la jonquille – L’odorat et l’imaginaire social – XVIIIe-XIXe siècles “.

    Les premières images que nous donne à voir le film nous font déambuler dans le Paris fétide, nauséabond et sordide d’un 18e siècle putride. J’ai souhaité dans cet article ajouter à ces images d’une force d’évocation miraculeuse, les mots – inspirés des romans de l’époque qui eux-mêmes s’inspirent des rapports des enquêteurs sociaux – les mots donc  qu’Alain Corbin utilise pour son étude sur l’odorat. Il parle du XIXe siècle. Pas mal de miasmes et d’odeurs calamiteuses avaient été plus ou moins enrayées. Mais il restait dans les rues de Paris – et d’ailleurs – des poches de malpropretés à faire frémir nos odorats devenus intolérants grace aux avancées de la science et aux combats réitérés pour une hygiène toujours plus réglementée.

    L’odeur d’urine stagnante, figée dans la rigole, séchée sur les pavés, incrustée dans le mur, assaille le visieur obligé de parcourir l’interminable couloir, en forme de boyau, qui leur permet de pénétrer dans l’immeuble misérable. On n’y entre ” que par des allées basses, étroites et obscures.Les allées servent de lit  à un ruisseau fétide chargé des eaux grasses et des immoondices de toute espèce qui pleuvent de tous étages”. S’introduire dans la demeure puante du pauvre, c’est entreprendre une exploration quasi souterraine. Adolphe Blanqui progresse dans les courettes lilloises ou les taudis rouennaisb avec la prudence fascinée qui poussait naguère Parent-Duchâtelet à parcourir les égoûts de la ville. L’étroitesse, l’obscurité et l’humidité de la petite cour intérieure sur laquelle débouche l’allée lui confèrent l’apparence d’un puits dont le sol serait tapissé d’immondices. Les déchets alimentaires y pourrissent, les eaux de lessive et de vaisselle s’y concentrent ; les puanteurs s’y amalgament et s’en élèvent pour entretenir la fétidité des étages. Dans ce système des représentations, l’escalier fait figure de déversoir ; une cascade nauséabonde s’y précipite, freinée à chaque étage par le ressaut du carré, alimenté par les latrines dont la prote ouverte révèle l’obscénité du siège ceinturé d’excréments.

    Le miasme et la jonquille
    Alain Corbin
    p. 223, 224

    L’historien se doit de porter un regard global sur une époque et de ne pas se départir d’un regard circulaire faute de quoi l’anachronisme guette !

    Catherine Lebouleux
    pour calisto-235

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    BdDuTemple 041
    Victor Hugo, Jean-Pierre Dantan, musée Carnavalet

     

    Catherine Lebouleux a proposé cette semaine aux adhérents de calisto-235 une visite au Musée Carnavalet.
    La visite s’est concentrée principalement sur la salle dédiée au Romantisme qui abrite ce qui reste de l’étonnante collection de portraits-charges réalisés par le sculpteur Jean-Pierre Dantan, dit Dantan Jeune en référence à son frère aîné, Antoine-Laurent dit Dantan l’aîné prix de Rome en 1828.
    Celui-ci entraîna en Italie son jeune frère formé lui aussi à l’école des Beaux-Arts dans l’atelier de Bosio.
    Jean-Pierre, fréquente les salons aristocratiques, dont celui de la comtesse Belgiojoso, le salon de Cicéri, décorateur de l’Opéra (il crée les décors de Robert le Diable en 1831) avec lequel il collabore entre autre aux décors du sacre de Charles X en 1825, et anie le cénacle des Dominotiers, occasion de se livrer aux rébus et calembours.
    Portraitiste aux facilités évidentes mais sans le génie d’un David D’Angers ni la verve satirique d’un Daumier, il se lance à caricaturer Ciceri en 1831. La statuette rencontre un tel succès qu’elle fait le tour des salons. Dantant ne se consacrera plus quasiment qu’à cette activité créant un musée , le Dantanorama – où le tout Paris court se faire caricaturer.
    Il va créer quelque cinq cents figurines qui donnne une idée du tout Paris des années 1830-1850.

     

    Pour approfondir :

    Jean-Pierre Dantan (1800-1869), dit Dantan jeune, passe pour être un des inventeurs de la caricature sculptée ou tout au moins l’artiste qui s’est le plus illustré dans ce genre. Ses bustes-charges sont aujourd’hui devenus assez rares, bien qu’ils aient été largement diffusés et même plagiés. Leur auteur est peu à peu tombé dans l’oubli, sans doute parce qu’il a été victime d’un long purgatoire jusqu’en 1957, date de la parution de l’ouvrage que Janet Seligman lui a consacré . Cet auteur déplore la maigreur des sources comme leur caractère répétitif et superficiel. La responsable en serait peut-être la jeune et respectable épouse de l’artiste, Elise Polycarpe Moutiez, de vingt-huit ans sa cadette, soupçonnée d’avoir fait disparaître de nombreux témoignages. Elle aurait notamment brisé les moules des bustes-charges, rendant impossible toute reproduction ultérieure, peut-être à des fins commerciales, à moins qu’elle ait pensé que la postérité de son défunt mari y gagnerait. C’est probablement pour cette même raison qu’elle se serait débarrassée du Musée secret qui présentait aux amateurs une collection érotique d’autant plus importante que Dantan l’avait enrichie de celle de son ami Alexandre Sauvageot.
    > lire la suite

     

    Pour une petite histoire de la caricature, vous pouvez visiter la page :
    http://pagesperso-orange.fr/art-deco.france/caricature.htm

    poire
    Les “poires” – Louis Philippe – d’Honoré Daumier 1831 du portrait à la charge par l’altération progressive des traits

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    On connaît la puissance de la musique de Frédéric Chopin (1810-1849).
    On connaît sa liaison avec George Sand qui fut plus qu’une liaison puisqu’elle dura presque 10 ans et trouva une fin peut-être prématurée à cause des relations délétères entre George et sa fille Solange qui sema le trouble du couple.
    Sand sut construire, après le désastreux séjour à Majorque qu’elle fit avec Chopin, l’atmosphère artistique et mondaine vitale pour le plein épanouissement du musicien.
    Ce que l’on sait moins c’est que Chopin était doté d’un caractère excessivement tourmenté et anxieux qui explique probablement que George Sand, chez qui le sentiment maternel était impérieux, trouva une forme d’équilibre qui lui permit de faire durer une relation sentimentale qui donnait à Chopin le rôle d’un grand enfant de plus à couver.

    Voici ce qu’elle raconte dans une lettre de 1841 à son amie la cantatrice Pauline Viardot en 1841 :

    Une grande, grandissime nouvelle c’est que le petit Chip Chip va donner un grrrrrand concert. Ses amis le lui ont tant fourré dans la tête qu’il s’est laissé persuader. Cependant il se flattait toujours Une grande, grandissime nouvelle c’est que le petit Chip Chip va donner un grrrrrand concert. Ses amis le lui ont tant fourré dans la tête qu’il s’est laissé persuader. Cependant il se flattait toujours que cela serait si difficile à arranger, qu’il y renoncerait. Les choses ont été plus vite qu’il ne croyait. A peine avait-il lâché le oui fatal, que tout s’est trouvé fait comme par miracle, et que les ¾ de ses billets étaient pris avant qu’on eût même annoncé, alors il s’est réveillé comme d’un songe, et l’on ne peut rien voir de plus drôle, que le méticuleux et irrésolu Chip Chip, obligé de ne plus changer d’avis. Il espérait que vous viendriez et que vous chanteriez pour lui, accompagnée par lui. Quand j’ai reçu votre lettre et qu’il a perdu cet espoir, il voulait défaire son concert. Il n’y avait plus moyen, il s’était trop engagé. Il a été se jeter dans les bras, non, je veux dire, aux pieds de madame Damoreau. Mr. Ernst lui râclera de son beau violon, et voilà. Ce cauchemar chopinesque se passera dans les salons de Pleyel le 26. Il ne veut pas d’affiches, il ne veut pas de programmes, il ne veut pas de nombreux public. Il ne veut pas qu’on en parle. Il est effrayé de tant de choses que je lui propose de jouer sans chandelles, et sans auditeurs sur un piano muet.

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    L’AGENDA DE JANVIER 2009

    janvier 6, 2009

      

    Vendredi 9 janvier 2009, 14h-15h
    CAFE LYRIQUE
    ou la folle histoire de l’Opéra, de la peinture, de la littérature et des arts…
    (une fois par mois, voir le calendrier)
    Thé, café, chocolat…et autres gourmandises en musique
    RV : La Roulotte, 42 avenue hoche, 78470 Saint Rémy lès Chevreuse / entrée libre chapeau tournant
     
    Vendredi 16 janvier 2009, 13h00
    Samedi 17 janvier 2009, 14h30
    ” La caricature “
    La collection des bustes de Dantan du musée Carnavalet…les ancêtres des Guignols de l’Info
     
    RV : Dans la cour du Musée Carnavalet, 1/4 d’heure avant le début de la visite
    Hôtel Carnavalet – 23, rue de Sévigné – 75003 Paris
    Métro : Saint-Paul (ligne 1) ou Chemin vert (ligne 8)
    Parcs de stationnement payants : Place Baudoyer (Mairie du IVe arrondissement) ou Place de l’Hôtel de Ville (Mairie du Ier arrondissement)
     
    Tarifs
    non adhérent : 15 €
    adhérent : 10 €
    abonné (à partir de la 4e conférence) : 5 €
     
    Mardi 27 janvier 2009, 20H00
    Une heure de littérature avec…
    Lydia Moretti-Gleyses et la librairie Les Racines du vent
    Lieu à déterminer
    Entrée libre chapeau tournant
     
    Samedi 31 janvier 2009, 14h30
    Projet Opéra Jeune Public
    Journalistes en herbe…et goûter
    RV : La Roulotte, 42 avenue Hoche, 78470 Saint Rémy lès Chevreuse

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