Charles Nuitter fut le premier archiviste de l’Opéra de Paris. Il fut nommé à cette fonction le 1er septembre 1863, fonction qu’il occupera jusqu’en 1899.
Il dédie à son ami Charles Garnier un ouvrage qui raconte dans le détail ce que fut le chantier du Nouvel Opéra, conçu en 1860 par Garnier.

Inauguré sous la 3e république le 5 janvier 1875, le Palais Garnier vit sa façade inauguré par le couple impérial, le 15 août 1867, lors de l’exposition universelle.
FaçadeGarnier
Nuitter raconte (1) :

Un jour, le 15 août 1867, les ordres furent donnés, la circulation aux abords de la façade fut interrompue, et une équipe de charpentiers et de menuisiers fit tomber à coups de hache les cloisons de volige, voler au hasard les châssis vitrés qui parfois s’émiettaient en tombant, mais qui pourtant, chose incroyable, résistèrent pour la plupart à cette chute périlleuse. En moins d’une heure, quelques poutres seules restaient debout, et la façade, jusqu’alors voilée, apparaissait dans son ensemble majestueux.
L’aspect en était saisissant, l’impression fut très-vive, et Ch. Garnier eut la chance heureuse, que n’ont pas tous les artistes, d’être violemment critiqué et d’être violemment défendu.
Cette façade, tant de fois publiée, est maintenant universellement connue [...] ce qui frappait alors pour la première fois les yeux du public, c’était la coloration du bâtiment, l’emploi des matières les plus diverses produisant un ensemble harmonieux. Au-dessus des marches du perron en pierre de Saint-Ylie, s’élève le rez-de-chaussée, en liais de Larrys, orné de ses groupes et de ses statues. Au-dessus s’élève la loggia. Les seize colonnnes monolithes, en pierre de Bavière, ressortent sur un fond en pierre rouge du Jura. Au premier jour leur blancheur éblouissante tranchait d’une façon trop crue sur le reste, mais l’architecte savait bien que pour ces colonnes, comme pour d’autres parties de l’oeuvre, le temps se chargerait d’adoucir les tons et de les ramener à la valeur juste, et dans son ouvrage A travers les arts, il avait déjà démontré que l’architecte fait les monuments, mais que c’est le temps qui les parfait.

Avec cette passion positive du chiffre exact, que professe le 19e siècle, Charles Nuitter dresse à la fin de son ouvrage un catalogue de statistiques diverses concernant le nouveau bâtiment.
On y trouve entre le nombre de place, le nombre de marches (en pierre, en bois ou en marbre), la largeur d’une place avec des chiffres comparés pour l’ancien et le nouvel opéra:

Au parterre :
ancien opéra, 0m50 / nouvel opéra, 0m539
à l’orchestre :
ancien opéra, 0,536 / nouvel opéra, 0,555
dans les stalles d’amphithéâtre:
ancien opéra, 0,538 / nouvel opéra, 0,60

Nouvel opéra, nouveau confort !

Il n’empêche que l’ancien opéra de la rue Lepeletier, moins confortable si l’on en croit les chiffre fit les beaux jours des passionnés, à l’instar d’un Berlioz, qui raconte dans ses Mémoires (2) les matinées enthousiastes qu’il y a passées :

berlioz

Il fallait voir avec quelle frénésie nous applaudissions les passages auxquels personne dans la salle ne faisait attention, tels qu’une basse, une heureuse modulation, un accent vrai dans un récitatif, une note expressive de hautbois, etc., etc. Le public nous prenait pour des claqueurs aspirant au surnumérariat ; tandis que le chef de claque qui savait bien le contraire, et dont nos applaudissements intempestifs dérangeaient les savantes combianaisons, nous lançaient de temps en temps un coup d’oeil digne de Neptune prononçant le “quos ego” (3). Puis dans les beaux moments de Mme Branchu, c’étaient des exclamations, des trépignements qu’on ne connaît plus aujourd’hui, même au Conservatoire, le seul lieu de France où le véritable enthousiasme musical se manifeste encore quelquefois.
[...]
…l’opéra était parvenu, après la scène de réconciliation, au beau trio : “Ô doux moments !” ; la douceur pénétrante de cette simple mélodie me saisit à mon tour ; je commençai à pleureu, la tête cachée dans mes deux mains, comme un homme abîmé d’affliction. A peine le trio était-il achevé, que deux bras robustes m’enlèvent de dessus mon banc, en me serrant la poitrine à me briser ; c’étaient ceux de l’inconnu qui, ne pouvant plus maîtriser son émotion, et ayant remarqué que de tous ceux qui l’entouraient j’étais le seul qui parût la partager, m’embrassait avec fureur, en criant d’une voix convulsive : “Sacrrrredieu ! monsieur, que c’est beau !! ” Sans m’étonner le moins du monde, et la figure toute décomposée par les larmes, je lui répondis par cette interrogation :

“Êtes-vous musicien?…

- Non, mais je sens la musique aussi vivement que qui que ce soit.

- Ma foi, c’est égal, donnez-moi votre main ; pardieu, monsieur, vous êtes un brave homme !”
Là-dessus, parfaitement insensibles aux ricanements des spectateurs qui faisaient cercle autour de nous, comme à l’air ébahi de mon néophyte mangeur d’oranges, nous échangeons quelques mots à voix basse, je lui donne mon nom, il me confie le sien et sa profession. C’était un ingénieur ! un mathématicien !!! Où diable la sensibilité va-t-elle se nicher !

(1) NUITTER (Charles). – Le Nouvel Opéra [ Garnier], 1875. – Paris : Bibliothèque des Introuvables, 1999. – pp. 39-43
(2) BERLIOZ  (Hector). – Mémoires. – Paris : Flammarion, 1991. – pp.99-101(3) Phrase de menace interrompue mise par Virgile dans la bouche de Neptune.

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