robert_le_diable


Oui, c’est un curieux spectacle que celui que présentent les coulisses de l’Opéra par un soir de représentation. Ses vingt huit plans souvent encombrés de monde présentent l’image d’un grand tohu-bohu, et l’ordre le plus parfait va renaître à la voix des avertisseurs, au coup d’archet despotique du directeur de l’orchestre : plus de cinq cents personnes vont prendre part à l’action sur le théâtre. Ici, le maître du chant, la partition en main, donne le ton aux choristes rangés en espaliers, ou formant des groupes irréguliers que commande la situation. Là, est un chef qui lance ses comparses au pas accéléré ou les retient en place par un piétinement qui les fait mouvoir sans avancer ni reculer. En cet endroit, les hommes et les femmes du corps de ballet, disposés par quadrilles, méditent une entrée vive et brillante. Plus loin, des figurants des deux sexes, populace docile, au signal d’un inspecteur, vont tumultueusement et avec un désordre calculé remplir le vide de la scène et prendre une part active à l’effet général d’un tableau animé, mouvant et passionné. Aux extrémités des coulisses, se retirent quarante machinistes attendant le coup de sifflet du maître pour commencer ou renouveler la manœuvre des décors. Vingt lampistes au fond du théâtre allument ou éteignent des quinquets, par centaine, dont leurs mains huileuses et maladroites brisent si souvent le verre, que deux balayeurs infatigables sont constamment employés à en recueillir soigneusement les morceaux. Par ci, par là, une douzaine d’habilleurs et de tailleurs à la manche, au corsage, hérissé d’épingles et d’aiguilles, armés de fils de toutes les couleurs, épient et réparent à la minute les accidents qui surviennent aux acteurs dans le feu de l’action. N’oublions pas les quinze à seize garçons tapissiers préposés aux ustensiles, dont le service exige tant de vivacité et d’attention. Ceux-là vont et viennent pendant tout le cours de la représentation avec une incroyable activité, de leur magasin d’accessoires au théâtre et dans la coulisse.
La connaissance des besoins de la scène et le soin de vérifier l’état des personnes qui doivent occuper les coulisses appartiennent en propre à deux surveillants que l’on couvre de l’habit noir d’huissier à verges ou de la livrée du roi. A compter du mois prochain, les nommés Rousselot et Justin, qui ont depuis longtemps la pratique des choses et des personnes du théâtre, subiront un costume rouge écarlate, taillé à la française, avec chapeau à corne. Ils ressembleront alors aux cochers de Louis-Philippe, s’ils n’étaient décorés d’une large plaque en or suspendue par une chaîne à gros anneau qui fait descendre leur médaille jusqu’à [sic] sur le nombril. Ce sont d’ailleurs deux employés précieux pour leurs fonctions. Rousselot, le plus ancien, tine le bâton du régisseur et frappe les trois coups qui avertissent le chef d’orchestre de commencer. Il se tient du « côté cour », c’est-à-dire à la gauche du théâtre en regardant la salle. Justin se trouve du « côté jardin » ou à la droite du théâtre qui communique avec la salle. Ce Justin à la mission, lorsqu’il plait au directeur de faire placer quelqu’un du théâtre dans la salle, de l’accompagner au bureau du contrôle et de transmettre aux préposés les intentions de l’entrepreneur.
Parmi les personnes qui sont en station dans les coulisses, remarquons les six pompiers-termes placés près des conduits en charge, toujours près à épancher leur eau salutaire en cas d’évènement. Cela ne sert jamais à rien, mais cela rassure tout le monde pendant le cour de la représentation. Mieux vaut qu’il soit là d’ailleurs, plutôt qu’à jouer aux cartes dans leur corps de garde.
De ce petit aperçu, il résulte donc qu’il y a six cents personnes à peu près dans les coulisses de l’Opéra, sans y comprendre les étrangers au service obligé de la représentation. Les auteurs, les peintres, les compositeurs, les journalistes, les instrumentistes dans des cas extraordinaires que maint grand opéra ou ballet exige souvent, ainsi que des chevaux ou leur conducteur, sont encore une cause d’embarras très grand dans les espaces que l’agencement des décors resserre parfois très étroitement.

Extrait des
Cancans de l’Opéra, le journal d’une habilleuse, 1836-1848
Présenté par Jean-Louis Tamvaco, éditions du CNRS, 2000, 2 vol.

Catherine Lebouleux, présidente de Calisto-235 évoquera ce manuscrit lors de sa prochaine conférence :
vendredi 14 avril, 14h00, au siège de l’association
42 avenue Hoche
78470 Saint Rémy Les Chevreuse
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0972.97.47.04

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