VERSAILLES : PERSPECTIVES ET ANAMORPHOSES

En arrivant à Versailles, en admirant dans le parc parterres et sculptures, l’oeil se voit nourri d’une profusion de richesses naturelles et artistiques. Pour une fois, nous avons cherché une autre entrée que celle de l’art statuaire, de la mythologie et des symboles. Nous avons fouillé en considérant Versailles dans un contexte culturel élargi.

LE 17E SIECLE ET LES SCIENCES

Du point de vue scientifique l’astronomie qui sort de la révolution copernicienne, (1543, parution du principal traité de Copernic) suivie des travaux de Kepler, qui effectua un travail considérable sur l’observation des planètes du système solaire, est la cause des profonds changements du 17e siècle.

CREATION DE L’ACADEMIE ROYALE DES SCIENCES (1666)

« […] après que la Paix des Pyrénées (1659) eût été conclue, le roi jugea que pon royaume, fortifié par les conquêtes qui venaient de lui être assurées, n’avaient plus besoin que d’être embelli par les arts et les sciences, et il ordonna à monsieur Colbert de travailler à leur avancement »[1]

Colbert, sous l’impulsion de Louis XIV, fonde la première Académie des sciences en 1666 sur le modèle des acadmies qui se constituent à la même époque comme la Royal Society à Londres.

ART DES JARDINS ET SCIENCES

Le contexte culturel s’enrichit donc du discours scientifique. Concevoir un jardin tel que Versailles, c’est ordonner le paysage en trois dimensions.  C’est maîtriser la perspective. C’est aussi modeler l’horizon pour le plaisir de l’œil.

LA PERSPECTIVE

La perspective est l’art de représenter sur une surface plane une réalité qui est en trois dimensions… En savoir plus avec l’Atelier La Salamandre

C’est à la Renaissance avec des artistes comme Brunelleschi (1377-1446) ou Pierro della Francesca (1415-1492) que la perspective s’impose comme technique de dessin.

PierroDellaFrancescaCiteIdeale1475

EFFETS D’OPTIQUE ET PERSPECTIVES A VERSAILLES

 Au XVIIe siècle, de nombreuses techniques fondées sur l’optique géométrique d’Euclide sont exploitées dans l’aménagement des jardins. Distances et altitudes sont mises en rapport de manière à réaliser des cadrages visuels.

De plus, les théoriciens du jardinage prônent l’allongement des formes afin d’en compenser le raccourci visuel : pour voir un carré il faut réaliser un rectangle. On s’inspire pour cela des  manuels consacrés aux anamorphoses qui paraissent en France dans les années 1630-40. On y trouve des schémas de distension des formes proportionnelle à leur éloignement.

Par ailleurs, ils préconisent l’établissement de terrasses afin de mieux distinguer les motifs des parterres.

Les corrections d’optiques appliquées à Versailles

L’axe de composition du Grand Canal mesure 3km pour une faible différence de niveau (30m). Il en résulte une vision rasante et un raccourci optique excessif. Pour équilibrer le paysage qui s’offre à l’œil, Le Nôtre invente des dispositifs optiques particuliers.

010 VersaillesParc17e

Pour que les parties lointaines ne semblent pas trop petites, il utilise donc l’anamorphose qui consiste à augmenter les dimensions des parties les plus éloignées afin qu’elles ne paraissent pas ridiculement petites. Le Nôtre définit deux « secteurs angulaires » dans lequel il va inscrire le dessin des bassins et les bords du Grand Canal.

002 20140619_163641

Le premier secteur angulaire (en rouge) permet de régler la longueur des bassins aux extrémités et aux intersections du Grand Canal :

003 20140619_163928

Le second secteur angulaire permet d’ajuster à l’envergure du bassin d’Apollon la largeur d’ensemble des bassins.

004 20140619_164015

 Afin d’aménager la découverte visuelle de la perspective ainsi créée et de tirer parti du faible dénivelé (30m) du terrain, Le Nôtre conçoit une suite de points remarquables ou collimations qui coordonnent distance et niveau.

Point n°1 (haut des escaliers de la terrasse)

005 20140619_164139

Point n°2 (bas de l’escalier de la terrasse)

006 20140619_164222

Point n°3 (entre les deux bassins du parterre d’eau)

007 20140619_164251

Point n°4 (angle des bassins du parterre d’eau) : on découvre le bassin d’Apollon

008 20140619_164329

Point n°5 (en haut du degré) : bassin de Latone, tapis vert, GC (la perspective totale)

009 20140619_164346

 

grand-canal

UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

A l’extrémité du Grand Canal, Le Nôtre a conçu un espace circulaire d’où partent des allées rayonnantes : l’étoile royale (en savoir plus sur la restauration)

013 Etoile-Royale2

Cette espace est de même forme et quasiment de même diamètre que l’actuelle place de l’étoile à Paris.

014 Paris-Place-de-lEtoile-by-French-Moments1

Pierre-André Lablaude, architecte en chef du domaine de Versailles chargé du parc, a découvert les similitudes entre les deux espaces et a cherché, avec son équipe, à en savoir plus.

LA CRÉATION DES CHAMPS-ELYSÉES

En 1616, les Champs Élysées ne sont encore que des terrains marécageux. Marie de Médicis décide d’y faire aménager une longue allée bordée d’arbres : le « cours de la Reine ».

Le paysagiste André Le Nôtre, qui est aussi jardinier du roi pour le jardin des Tuileries, poursuit son aménagement en 1670 selon le souhait de Louis XIV. Elle était alors appelée « Grand cours » et ne prendra le nom de Champs-Elysées qu’en 1709. Cette allée s’arrêtait alors au rond-point actuel, avant le grand égout, qui évacuait les eaux sales dans la Seine.

Elle est prolongée jusqu’à l’Etoile de Chaillot, actuelle place de l’Etoile, en 1724.

André Le Nôtre conçoit, pratiquement au même moment (les années 1670) pour les futures Champs Elysées, une perspective quasiment identique à celle du GC :

Même orientation est-ouest :

016 20140619_222225

Même organisation d’ensemble :

017 20140619_162818

Une découverte troublante qui détermine deux des plus belles perspectives historiques d’Ile de France :

015 20140619_162702

La perspective des Champs Elysées sera complétée au 20e siècle par la construction de l’arche de la Défense (perspective Mitterrand) qui détermine le grand axe historique parisien.

550px-Paris_Axe_Historique

Sources bibliographiques

Dispositif optique du GPV : https://www.youtube.com/watch?v=-RnjYn-pWWU

Une perspective historique : https://www.youtube.com/watch?v=15NiTYKrqDE

Site Le Nôtre : http://www.lenotre.culture.gouv.fr/index.html

Sur Le Nôtre (extrait de la Ciothèque) : http://clio-cr.clionautes.org/andre-le-notre.html#.U60f9vl_svY

Le Grand Parc : http://laurentour78.canalblog.com/archives/2012/08/15/24898306.html

Académie des sciences : http://www.academie-sciences.fr/academie/histoire.htm

Chantal Grell, Histoire intellectuelle et culturelle de la France du Grand Siècle (1645-1715), Paris, 2000, Edtions Nathan Université

[1] Fontenelle, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, Histoire de l’Académie des sciences (1733)

Publicités

Versailles : représenter Louis XIV

LogoKids

LOUIS XIV ET VERSAILLES

Le petit Parc

A la mort de Mazarin (1661), Louis XIV est un jeune roi de 23 ans. Il veut exercer seul son métier de roi.

QUI A CONÇU LE PARC ?

Le roi de France doit avoir un château digne de son état et de sa fonction. Colbert, principal conseiller du Roi (il sera contrôleur général des finances dès 1665), voudrait que le roi aménage le Louvre, résidence des rois de France à Paris.

Mais Louis XIV a de très mauvais souvenir de La Fronde et se méfie des parisiens. Et Louis XIV veut un château à lui, conçu par et pour lui. Il décide de faire de Versailles, où Louis XIII, son père avait fait édifier un petit château servant de relais de chasse, sa résidence principale.

Louis XIV et la cour vivront dans un perpétuel chantier.

Avant la transformation du château, les jardins reçoivent toute l’attention du jeune monarque : il est le plus grand roi du monde, il est jeune, il est amoureux de Mademoiselle de La Vallière, malgré son récent mariage avec l’infante d’Espagne Marie-Thérèse.

QUE FAIT LE ROI A VERSAILLES?

1/ Le roi se divertit : Les fêtes à Versailles  – Triomphe de la figure solaire de Louis XIV

Après la victoire du roi sur la Fronde, le très jeune roi de 15 ans danse, en février 1653, dans le Ballet royal de la nuit. Il apparaît dans le rôle d’Apollon.

Le thème du disque solaire, associé à Apollon, va marquer toute les fêtes organisées à Versailles et va servir d’emblème à celui qu’on nomme le « roi soleil ».

Lorsque l’on regarde la façade du château qui donne sur le Parterre d’eau, un balcon, marquant le centre de la galerie des glaces supporte 6 colonnes. Au-dessus de chaque colonne, figure une statue. Les deux statues centrales figurent Apollon et Diane, les jumeaux nés de Léto (Latone) et Jupiter.

Ce tableau de Poussin représente Apollon :

Bankoboev.Ru_nikola_pussen_vdohnovenie_poeta

On le reconnaît à sa couronne de laurier et sa lyre.

Cette statue de Gustave Moreau représente Diane, la jumelle d’Apollon :

diane-baroque-musee-bode

Elle arbore un croissant de lune sur sa chevelure et porte un carquois et des flèches.

Partout dans le parc et le château, on trouve représenté le « disque solaire » qui est l’emblème de Louis XIV.

Roi-Soleil-

On voit ici le disque solaire derrière lequel s’entrecroisent le sceptre et la main de justice, deux insignes de la royauté que porte le roi lors de son sacre

En se tournant vers le Parterre d’eau on peut observer une très belle vue vers le grand canal.

grand-canal

Trois éléments constituent le décor des jardins :

  • L’eau : sous forme de bassins et de fontaines
  • Les sculptures (vases et statues) : en marbre ou en bronze
  • La végétation : parterres à la française avec buis taillés et fleurs, ifs taillés en topiaire, charmilles (autour des bosquets), arbres, le tout formant un décor étagé et encadrant la perspective.

Les jardins descendent en pente douce vers le grand canal et sont constitués par :

  • Un jardin haut avec les parterres à la française
  • Un jardin bas distribué autour du tapis vert, coupé à angles droit d’allées délimitant les différents bosquets

L’ensemble des jardins s’ordonne selon un plan architectural rigoureux et géométrique et autour de deux grands axes :

  • Un axe nord-sud : depuis le bassin de Neptune jusqu’à la pièce d’eau des Suisses
  • Un axe est-ouest : depuis la façade de la Galerie des Glaces jusqu’à l’extrémité du Grand Canal.

C’est dans ce jardin que le jeune Louis XIV va fêter les grandes étapes de son tout premier règne :

  • Du 7 au 13 mai 1664

C’est la première des grandes fêtes données à Versailles par Louis XIV. Molière et de Lully y participent. La fête est dédiée en réalité à Melle de La Vallière, maîtresse du Roi et est intitulée « Les Plaisirs de l’île enchantée ». Le roi y participe et teint le rôle du Chevalier Roger.

RoiChevalierRoger

Louis XIV en chevalier Roger

  • En juillet 1668

Le Grand Divertissement royal célèbre la gloire du Roi après la paix d’Aix-la-Chapelle. C’est la plus somptueuse fête de toutes celles organisées par Louis XIV, jeune roi victorieux.chateau-de-versailles-spectacles-carrousel-2

Carrousel

  • En 1674

Cinq jours de festivités célèbrent durant les mois de juillet et août la conquête glorieuse de la Franche-Comté, province rattachée désormais par Louis XIV à la France.

Alceste_cour_de_marbre_1674

Alceste, tragédie en musique de Jean-Baptiste Lully, livret Philippe Quinault, Versailles, cour de marbre, 1674

Louis XIV qui a été un excellent danseur, décide d’arrêter de pratiquer cet art. S’il ne danse plus, ses courtisans ne danseront plus non plus. Il fonde alors l’Académie royale de danse en 1669, ancêtre de notre actuelle troupe de l’Opéra de Paris. Les danseurs des fêtes versaillaises seront désormais des professionnels.

 

2/ Le roi règne et rassemble la cour autour de lui (installation en 1682 – 44 ans)

A partir de 1678, le roi victorieux à Nimègue décide de préparer Versailles pour accueillir la cour et le gouvernement et en faire le centre du royaume.

Louis XIV vient d’avoir 40 ans. Il entreprend des modifications à Versailles. Il fait construire la « salle de bal » et apporte des aménagements dans la décoration du château : plus question de représenter le roi sous les traits d’Apollon ! Il faut raconter l’histoire du roi et le représenter sous ses propres traits : c’est toute l’histoire racontée sur le plafond de la Galerie des Glaces.

La salle de bal 

Aménagée par Le Nôtre entre 1680 et 1683, la salle du Bal s’appelle aussi bosquet des Rocailles, en raison des pierres de meulière et des coquillages rapportés des côtes africaines et malgaches sur lesquels l’eau ruisselle en cascade. Au centre, une « île » en marbre, aisément accessible, servait à la danse, art dans lequel s’illustrait Louis XIV. Les musiciens se tenaient au-dessus de la cascade et, en face, un amphithéâtre aux gradins recouverts de gazon permettait aux spectateurs de s’asseoir.

Le « Bosquet de la Salle de Bal » (ou « Bosquet des Rocailles ») est certainement le plus connu. Des gradins de verdure rappelant les déclinaisons des 100 marches encerclent une piste de danse. Des pierres meulières d’Île-de-France attachées sur les parois de ces gradins servent de cascades, accompagnant ainsi la musique par la mélodie de l’eau. Ce bosquet est décoré par des incrustations de coquillages et de lapis-lazuli en provenance de Madagascar. Après la mort de Le Nôtre, son successeur, Jules Hardouin-Mansart, remplace la piste de danse par une petite île. Le roi âgé de près de 70 ans ne peut cependant plus danser.

SalleDeBal

Le bosquet de la salle de bal au 17e siècle

salle_bal

Le bosquet de la salle de bal aujourd’hui

La construction de l’aile nord du château entraîne la destruction de la grotte et du groupe d’Apollon. La décoration du plafond de la galerie des Glaces constitue un véritable changement dans la représentation du roi. En effet, pour célébrer la fin de la guerre de Hollande (1672-1678) et les victoires de Louis XIV, « Sa Majesté résolut que son histoire sur les conquêtes devait être représentée ».

 

3/ Se promener : « Manière de montrer les jardins de Versailles »

Louis XIV a toujours aimé se promener dans ses jardins de Versailles. Il aime tout particulièrement le montrer aux visiteurs de marque qui viennent rencontrer le roi à Versailles.

Il fait rédiger à plusieurs reprise une « Manière de montrer les jardins de Versailles ». Il existe six versions de ce manuscrit entre 1689 et 1705 (le roi a alors 67 ans).Le quatrième de ces manuscrits est écrit de la main même du roi. Le roi modifie l’itinéraire. En effet, il se déplace difficilement car il souffre de « goutte » due à une nourriture très abondante (Louis XIV a un très gros appétit) et il se promène dans le parc grâce à une petite voiture à roulettes. Ne pouvant plus descendre les degrés du Parterre d’eau pour aller jusqu’au bassin de Latone, il emprunte alors les rampe en forme de fer à cheval qui partent des fontaines des « Combats des animaux ».

 louis-xiv-et-sa-cour-en-chariot

Louis XIV entouré de ses courtisans

Pendant toute cette période, le roi commande de nombreuses copies de statues antiques à l’Ecole française de Rome. Versailles devient un gigantesque musée en plein air.

L’accumulation des commandes finit par donner une grande hétérogénéité à l’ensemble des statues du parc.

EN SAVOIR PLUS

L’étendue du domaine de Versailles au fil du règne de Louis XIV

Le système hydraulique de Versailles

Le bassin de Latone, remanié par Jules Hardouin Mansart

Restauration du bassin de Latone 

Souder les canalisations 

Qui s’occupe actuellement des jardins 

 

Sources bibliographiques :

  • Philippe Beaussant, Louis XIV artiste, Payot, Paris, 1999
  • Louis XIV, Manière de montrer les Jardins de Versailles, RMN, Paris, 1982
  • Gérard SABATIER, VERSAILLES OU LA FIGURE DU ROI, Albin Michel, 1999, 701 p.
  • Guide iconographique, Héros et dieux de l’antiquité, Flammarion, Paris, 1994
  • Site du château de Versailles : http://www.chateauversailles.fr/
  • La bibliothèque de musique du roi à Versailles : http://www.bibliotheques.versailles.fr/

 

 

Copyright : calisto-235